Par Luc Beurnaux
« Hawaii, c’était la plus mythique, Roth la plus roulante, Nice la plus touristique, Auckland la plus lointaine, mais L'EmbrunMan, c’était l’épreuve la plus belle, et certainement la plus dure du calendrier. Quand on se retrouve dans le parc à 5 heures du matin, on a tout, sauf la grosse tête, face à l’ampleur de la tâche qui nous attend ». C’est Eric Plantin qui le dit. Il a terminé deux fois à la 4e place, deux fois à la 5e place de l’EmbrunMan, entre 1990 et 1995. Et même avec une main cassée, et bandée. Il a cavalé à travers le monde au temps des pionniers du triple effort. Il en a vu, du pays, et des parcs de transition. Sa parole mérite donc d’être écoutée. Et on peut le croire, lorsqu’il définit Embrun de la sorte. Les dizaines de milliers d’athlètes qui se sont mesurés, depuis, à l’EmbrunMan, se retrouvent sans aucun doute dans ses propos. Certains ont débuté et terminé leur « carrière » de triathlète par Embrun. Sur un « one shot », qui comble parfois toutes les envies d’ailleurs. Le Queyras en toile de fond, 5000m D+ sur le parcours vélo (un peu moins en réalité, mais l'organisation a du mal à l'admettre), jusqu’à 100 000 spectateurs présents près du plan d’eau - centre névralgique de l’épreuve - durant le week-end. [caption id="attachment_2601" align="aligncenter" width="300"]L'un des triathlons les plus exigeants du monde
Difficile, en effet, de trouver plus exigeant, plus envoûtant, plus populaire, plus intense, que cette épreuve. La vivre, et la finir, une fois, au moins, c’est pour certains faire le tour de la question « triathlon », sans ressentir le besoin d’aller chercher davantage ailleurs, puisque l’EmbrunMan, par sa puissance, sa force, comble toutes les attentes de ceux cherchant à flirter avec « les limites ». Mais la plupart y reviennent, inlassablement. Il est même des spécialistes de « l’ouvrage », qui dessinent leur saison autour de l’épreuve du 15 août, et certains vont jusqu’à organiser leur carrière autour de cette date pivot, grisés par un parcours mythique : le départ à 6 heures du matin, dans l’obscurité du lac du Plan d’Eau d’Embrun, d’abord, avec comme seuls repères les torches allumées sur les kayaks ouvreurs. Puis le jour qui se lève avec les premières femmes sorties de l’eau (elles qui partent 10 minutes avant les hommes) ; les premières pentes menant à Saint Apollinaire, où le cœur n’a pas le temps de redescendre, après la première transition. La plongée vers Savines-le-Lac, avec les magnifiques couleurs conjuguées de l’eau du lac de Serre-Ponçon et du soleil matinal. La route des gorges, ensuite, surplombant le Guil, où le cycliste est pris entre les amas de roche qui débordent au-dessus de sa tête, semblant l’envelopper, et les flots bouillonnants, en contrebas. Puis vient l’ascension vers la Casse Déserte et le sommet de l’Izoard, où les supporters ont fait le déplacement… C’est là que la course commence véritablement, après 70 kilomètres environ. On devine alors comment la première difficulté va être digérée, au teint blafard ou écarlate, au souffle court ou maîtrisé de ceux qui s’arrêtent, plus ou moins longtemps au sommet, pour piocher dans leur sac de ravito, à plus de 2300m d’altitude. Les anxieux enchaînent directement avec la descente. Les plus sages, ou contemplatifs, descendent de vélo, tirent le sandwich du sac, s’assoient, profitent du panorama, et refont les stocks d’énergie. Qui va loin ménage sa monture. Gare à ne pas être trop gourmand dans ce col mythique. Car si l’Izoard est une difficulté du parcours, ce qui se cache derrière, dans son ombre, en est une autre. Beaucoup moins mythique, certes moins glorieuse, mais tout aussi - voire davantage - sélective. D’abord la descente vers Briançon et ses lacets serrés, qui n’autorisent aucune baisse de lucidité, ni erreur de trajectoire.Le Pallon et Chalvet, pires que l'Izoard ?
Si les docs touristiques vantent 300 jours de soleil par an dans ce département des Hautes-Alpes, les triathlètes tombent parfois sur l’un des 65 « mauvais » jours. Pas de chance… C’est alors la grêle, le froid, la neige, qui peuvent s’inviter sur les sommets de l’épreuve, corsant un peu plus l’addition, et défiant un peu plus la résistance des triathlètes. En 2008, on dénombrera pas moins de 110 abandons en bas de la descente de l’Izoard. Plus loin, survient l’infâme Pallon : un véritable mur qui s’agrippe à flanc de montagne. Environ 1500m à 12%. Et parfois le vent de face qui corse le tout, sur un bitume au rendement affligeant. On croit en avoir fini, plus tard, quand on aperçoit Embrun qui se dévoile, au loin. Un mirage, en fait. On croit toucher au but. Erreur. C’est oublier « La bête », surnom de la côte de Chalvet, qui « fusille » les derniers espoirs de terminer frais le périple de 185km à vélo (voir encadré). Ceux et celles qui parviennent à boucler ce grand huit dans les délais impartis (arriver avant 17h 15 au parc de transition) peuvent s’élancer sur le marathon final. Les autres auront beau pleurer, gémir, négocier, ou menacer, leur EmbrunMan s’arrêtera là. Ils regarderont les autres enchaîner trois tours pédestre d’un marathon lui-aussi vallonné ; des berges de la Durance, il faut en effet remonter au village, avant de franchir enfin la ligne d’arrivée tant convoitée. Jusqu’à 23h00 (et même un peu plus pour attendre ceux ayant réussi à passer la dernière barrière horaire du marathon…), cette ligne accueillera les finishers. Derrière la ligne, sous les tentes blanches, les « backstages » ont souvent des relents d’hôpital de campagne, au soir des grandes conquêtes, avec perfusions de glucose à gogo pour remettre debout les combattants du jour. [caption id="attachment_2604" align="aligncenter" width="300"]© NICOLAS GOUHIER / VANDYSTADT[/caption]